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Cycle du guerrier 4- 6

Ulysse,« Odysseus » en grec, qui peut être traduit par « celui qui suscite la haine » Ce nom lui a été donné par son grand père, le roi Autolycos, roi d’Acarnanie, surnommé le Loup, à la réputation sulfureuse de prédateur et vivant dans une forteresse escarpée

Le voyage d’Ulysse

Pourquoi s’intéresser au personnage de guerrier et pourquoi l’associer à la notion de cycle ?

Parce que tel qu’est défini ici le guerrier, sa vie pleine de sens et qui marque les esprits nous inspire. Parce qu’à tous les moments charnières des cycles de l’histoire, il est présent au cœur des événements cruciaux pour servir de repère. Enfin, compte tenu de la tournure incertaine que prend le premier quart du XXI° siècle, chercher la façon dont ce modèle pourrait se décliner aujourd’hui semble particulièrement opportun.

Ce cycle s’articule en sept parties : la première décline un modèle général de guerrier, les cinq suivantes s’appuient sur des guerriers mythiques ou des groupes. L’ensemble tente, à l’échelle du globe et depuis 2500 ans, de déceler à la fois une universalité et des particularités du guerrier qui évoluent dans le contexte historique. Mais une évolution vers quoi ? Peut-être, avec le 21° siècle, vers ce qu’on a nommé le guerrier pacifique, lettré et poète. La septième partie, intitulée Poèmes du guerrier, est l’entre deux, l’apnée entre l’inspire / expire, le vide médian pour s’imprégner autrement. C’est l’espace et le temps où les points de vue, les questions et les réponses peuvent se rencontrer sans changer pour autant mais ce faisant vont permettre l’émergence de nouveaux points de vue, de nouvelles questions et réponses. 


Par la lecture des sept parties de ce cycle du guerrier, on invite chacun à s’interroger sur la neutralité ou pas de l’histoire et le sens à donner à sa propre vie

Partie 4 : Le voyage d’Ulysse

vase ulysse et les sirènes oiseaux
Ulysse et les Sirènes.

DÉTAIL D’UN STAMNOS ATTIQUE À FIGURES ROUGES (VASE EPONYME), VERS 480-470 av. J.-C. PROVENANCE : Vulci. – CONSERVÉ AU BRITISH MUSEUM CC BY-NC-SA 4.0

Comme pour Arthur, il sera question ici d’une tentative d’analyse des différentes étapes du voyage d’Ulysse. Une telle mise en perspective permet de comparer leurs deux voies et de se rendre compte que si Ulysse et Arthur ont une démarche similaire, le contexte pour chacun met en lumière ou dans l’ombre des aspects bien différents. Une telle comparaison permet également de s’interroger sur les lectures possibles de l’histoire et de se poser la question de son sens. En préambule à cette interrogation sur le sens de l’histoire, cette réflexion : si la vie et les coutumes des chevaliers du Moyen-Âge peuvent paraître totalement désuètes, elles ne sont pas pour autant inintelligibles et ne relèvent pas du seul imaginaire. Certains aspects ésotériques de leurs quêtes peuvent être traduits et devenir tangibles par le langage symbolique sans trop craindre des erreurs d’interprétations. De même et par extrapolation, on peut imaginer que pour les grecs à l’image d’Ulysse, les héros ou demi-dieux étaient pour eux leurs lointains ascendants comme le sont pour nous les chevaliers du Moyen-Age. De ce fait, les faits et gestes de ces héros ou demi-dieux, n’étaient peut-être pas considérés comme des fables extraordinaires mais comme des incarnations historiques concrètes desquelles il était possible de s’inspirer et prendre exemple pour partir en quête. Par contre, en raison de la distance historique qui sépare ces époques de la nôtre, se mettre dans la peau d’un héros ou d’un demi-dieu pour un contemporain du 21° siècle devient beaucoup moins évident que de se mettre dans la peau d’un chevalier. Comme si les couches sédimentaires du temps et ses cycles rendaient toujours plus obscures le fond et le sens de ces récits, et cachaient ce qui pour les contemporains d’une époque faisait le sel de la vie à une autre.

Toutefois, comme tout au long de ce cycle du guerrier, notre approche s’appuie avant tout sur le langage symbolique, par son caractère universel et atemporel. Ainsi, il est alors possible de mieux se glisser dans les interstices des siècles, pour rentrer dans la vie des personnages qui nous intéressent.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.


Poème de Joachim Du Bellay, 1522 – 1560

Tout comme pour Arthur, trois étapes principales se distinguent dans le voyage d’Ulysse : la préparation, les épreuves et le retour.

La préparation :

Ulysse est le fils du roi Laërte et de la reine Anticlée. Leur royaume est l’île d’Ithaque, relativement pauvre et aux moyens limités en comparaison avec d’autres royaumes de l’époque comme Athènes, Troie, Sparte, Mycène ou Argos.

Ulysse dans sa jeune enfance est éduqué par Mentor pour la philosophie et par Damaste pour l’art de la guerre. Quand à son père, la plupart du temps, il est en quête de la toison d’or avec Jason et tous les héros formant les Argonautes, à la rencontre de rois pour créer des alliances, ou dans des expéditions pour châtier voire piller. Quand il est de retour, il peut conter à son fils Ulysse ses exploits et ceux de ses compères. Ainsi, alors qu’Ulysse n’a que 14 ans, il ne lui cache pas la folie d’Héraclès, un de ses amis héros Argonautes, qui ayant tué tous ses proches ou pensant l’avoir fait, a fui son pays pour partir seul dans une quête rédemptrice. Il lui apprend aussi l’origine de son nom « Odysseus » en grec, qui peut être traduit par « celui qui suscite la haine ». Ce nom lui a été donné par son grand père, le roi Autolycos, roi d’Acarnanie, surnommé le Loup, à la réputation sulfureuse de prédateur et vivant dans une forteresse escarpée. Et le roi Autolycos a donné rendez-vous à Ulysse quand un duvet pousserait sur ses lèvres.

Ulysse, comme Arthur, passe sa jeunesse dans un milieu préservé. Mais à la différence d’Arthur, sa destinée semble une évidence. Il sera roi d’Ithaque et de ce fait allié à d’autres puissances avec des droits et des devoirs réciproques. Son entourage le prépare en conséquence, Ulysse n’est donc pas plongé dans une certaine innocence comme c’est le cas pour Arthur. Étant le fils d’un des Argonautes, il aspire aux conquêtes et aux gloires mais par ailleurs, la relative pauvreté de son royaume lui fait partager la destinée de tous ses concitoyens, avec qui il développe de réels liens de solidarité et d’altruisme. Cette première étape dans la vie d’Ulysse marque sa capacité à être un trait d’union entre les héros dont il est un des descendants et les humains, une spécificité qui le distingue des modèles de guerriers précédents. Ulysse préfigure un nouveau modèle de guerrier, plus humain, plus accessible, car avec des moyens hors du commun mais non surhumains. 

Quand Ulysse fait son premier voyage et quitte Ithaque, c’est pour se rendre chez son grand-père, Autolycos, qui va parfaire son éducation, la deuxième étape de sa préparation. Il a alors 15 ans. C’est aussi le moment de la première rencontre avec sa déesse protectrice, Athéna, qui lui apparaît sous forme de chouette. Elle représente l’intelligence éclairée. Autolycos a invité Ulysse pour sa première chasse au sanglier alors que ce dernier n’a aucune expérience et doit tuer l’animal le plus farouche. Ce qui est mis à l’épreuve, c’est l’intelligence et le courage d’Ulysse dans un moment  de paroxysme et d’imprévu où sa vie est en jeu. À Ulysse de trouver les ressources, et tant pis s’il meurt car alors, dans l’esprit du guerrier grec et celui d’Autolycos, vivre longtemps n’est ni un bien, ni un mal. Ulysse passe l’épreuve mais en gardera une marque indélébile, le rappel que dans certaines circonstances on ne peut se fier qu’à soi-même.

Cet aspect forge l’individualité, l’autonomie et la constance d’âme, si chers aux grecs, mais cependant ne promeut pas la confiance, la solidarité et l’union. Autolycos lui dévoile alors le pourquoi de son nom : lui rappeler que la haine et la violence sont partout présentes dans le monde et chez les humains.

Autolycos a un côté sorcier et sauvage. Par sa rencontre avec lui, Ulysse éveille des forces primaires, des talismans à porter toute sa vie pour prendre les bonnes directions aux moments cruciaux.

Hercules brings the boar to Eurstheus
Hercule rapporte le sanglier d’Érymanthe à Eurysthée lequel se cache dans une jarre.

AMPHORE ATTIQUE À FIGURES NOIRES, VERS. 525 AV. J.-C., MUSE

Ulysse est revenu à Ithaque mais pas pour longtemps. Son père l’emmène en voyage sur la mer sans lui faire part de leur destinée. Ils partent d’abord vers le large pour éprouver l’inconnu et l’infini puis ils font route vers Pylos où règne le roi Nestor. Ils restent quelques jours puis repartent pour Sparte. Ulysse fait alors connaissance d’Hélène, la princesse à la beauté surnaturelle mais qui est encore une adolescente, et sa soeur Clytemnestre. Leur route continue, ils vont à Mycènes, là où Héraclès aurait massacré ses proches, puis à Argos, en Arcadie… A chaque étape son lot de mystères et d’histoires au parfum tragique (Hélène, Héraclès et Eurysthée, Thèbes aux 7 portes, Admète et Alceste, le roi Loup…).

Avec ce voyage, Laerte présente son descendant auprès de ses pairs, il lui fait faire l’expérience du monde et la découverte de la palette des comportements humains. La paix est fragile et le pouvoir génère souvent des relations ambiguës. Les dieux sont omni présents et interviennent dans le cours de la vie humaine pour donner ou conseiller mais jamais sans contrepartie, et malheur à ceux qui ne respectent pas leurs pactes avec eux. Les faits historiques se mêlent aux rêves, qui eux-mêmes se mêlent aux épopées extraordinaires. Les frontières entre réel et imaginaire et entre vie et mort sont minces. Il vaut mieux être prudent et prendre toutes les nouvelles en considération. Avec ces trois phases préparatoires, Ulysse a découvert le guerrier en lui, son rôle dans la société et le monde avec ses mystères, ses dieux et ses lois.

La fin de cette étape correspond au moment où tous les princes d’Achaïe, fils des prestigieux Argonautes, partent pour Sparte. Chaque prince se doit de demander la belle Hélène en mariage et tous se prennent au jeu. Tous, sauf Ulysse qui y va pour répondre de son rang mais non pour conquérir Hélène. Ce moment particulier marque la fin d’une époque. Soit il s’agit de la fin de la civilisation mycénienne en 1100 av. JC, soit c’est la fin du siècle d’or de Périclès, ce siècle où l’unité règne entre les royaumes d’Achaïe incarnés par les héros Argonautes, ceux que l’or de la sagesse unit.

Toute cette préparation d’Ulysse s’est déroulée assez naturellement car elle s’inscrit dans une organisation à Ithaque marquée encore par une certaine sagesse. Le statut de guerrier héroïque, poète et lettré y est reconnu, valorisé et balisé. (A la différence d’Arthur où ce statut est non seulement à actualiser mais à découvrir). Ailleurs, dans les autres royaumes d‘Achaïe, la sagesse est encore présente mais commence à se déliter… L’orage de la tragédie gronde sur la Grèce mais il semble encore loin.

La mise à l’épreuve :

Hélène, celle qui concentre toute la beauté du monde, suscite la convoitise. Et c’est Ulysse qui pense trouver la solution en proposant que ce soit elle qui choisisse son prétendant et que tous les autres protègent cette union. Alors qu’Ulysse pense bien faire et éviter les duels mortels, il n’a pas mesuré qu’Hélène n’est qu’un prétexte à déclencher la guerre. 

Pour beaucoup, la gloire et la renommée, portées par le bras, l’épée ou la lance ne sont plus équilibrés par le coeur et l’esprit comme à l’époque de leurs pères Argonautes. La démesure (hubris), la trahison et la violence flottent parmi les prétendants. Et Héraclès, le héros des héros, celui qui acquiert de lui-même le statut de dieu, a disparu. Il n’est plus là pour préserver l’unité.

Les prétendants sont tous alignés, Hélène s’arrête devant Ulysse mais celui-ci du regard la refuse. Il a déjà rencontré et choisi une autre femme, Pénélope, plus simple et plus humaine. Et Hélène prend le premier venu après Ulysse, Ménélas. La guerre de Troie aurait-elle eu lieu si Ulysse avait dit oui à Hélène ? Ulysse n’a-t-il pas refusé le destin de roi des rois, l’unité dans la diversité d’Achaïe ? 

Apparemment Ulysse a échoué face à l’épreuve du choix d’Hélène et pourtant il se montre vertueux,, ses décisions et ses actions sont irréprochables et même exemplaires. Son « échec » est plutôt celui de tous les grecs et notamment de leurs représentants, petits rois qui préfèrent leurs propres royaumes à l’unité entre tous les royaumes.

themis justice
Représentation de Thémis, Déesse de la justice

Ulysse revient à Ithaque avec Pénélope, sa future épouse. Et quelques jours après il est invité par son grand-père Autolycos qui lui annonce que ce sera leur dernière rencontre. Il offre à Ulysse un chien fidèle et un arc magique qui, précise-t-il, ne doit jamais quitter sa maison. Un peu après, Damaste, son maître d’arme, le quitte, il n’a plus rien à lui apprendre. Le mariage entre Ulysse et Pénélope est célébré, un fils naît, Télémaque. Et peu après, le père d’Ulysse, le roi Laërte, lui transmet la charge de chef de son peuple.

La vie s’écoule sereine et agréable, jusqu’au jour où le roi Ménélas en personne, époux d’Hélène, arrive à Ithaque. Hélène a été enlevée par le troyen Pâris et Ménélas vient demander à Ulysse de rappeler à tous ceux qui ont juré de protéger son mariage de tenir leur parole. Ulysse est mandaté pour essayer de négocier auprès de Priam, roi de Troie et père de Pâris, le retour d’Hélène à Sparte, et ainsi éviter la guerre. Mais cette tentative se solde par un échec.

Les conséquences de l’échec au choix d’Hélène se précisent. Ulysse, même s’il agit avec sagacité, n’a pas plus de poids qu’un diplomate. Il est brillant mais n’est pas à la place adéquate pour influencer réellement le cours des choses. Les dieux demandent à chacun d’assumer sa responsabilité plutôt qu’un souverain le fasse à leur place. Et le destin se joue du bien et du mal, peu importent les protagonistes.

helene de troie menelas
Hélène et Paris, l’enlèvement

Myt. Clas. Homer. Troy. Helen & Paris. Menelaos. LIFE PHOTO COLLECTION – NEW YORK CITY

Tyché, le destin implacable, s’abat. Hélène qui symbolise le pouvoir a été enlevée (ou est partie de son plein gré) par Pâris. La guerre de Troie est déclarée car aucun prétendant, y compris Ulysse à ce moment de sa vie, n’est à la hauteur pour être reconnu par ses pairs. En toile de fond, c’est aussi le début de la création d’une ligne de démarcation entre Orient et Occident. Troie est une ville considérée comme orientale et tournée dans ses relations vers l’est.

Plus de mille navires cinglent vers Troie. La guerre commence et n’en finit pas. Et crescendo, poussées par l’obsession de venger les morts, la violence et la démesure se déploient. Les dieux sont au spectacle et se chamaillent sur certains arbitrages trop partiaux. Ulysse tient son rôle dans la bataille et s’impose de ne pas tomber dans l’excès alors que tant d’autres ne s’en privent pas. Il garde ses liens avec Athéna, il cherche des solutions pour stopper cette folie et y arrive presque en provoquant le combat entre Ménélas et Pâris. Mais ce dernier s’enfuit profitant d’un brouillard opportun, et la bataille reprend de plus belle, alimentant un fleuve de sang.

La démence et la fureur chassent la dignité et la morale des deux côtés, mais aussi parfois, on danse avec la mort et on admire la vertu chez l’ennemi. La frontière du bien et du mal reste floue même si les dieux sont outrés de la folie des hommes. 

Cela fera bientôt 10 ans que la guerre a commencé et les plus illustres et vaillants des deux côtés finissent aussi par tomber sur le champ de bataille. Patrocle a été tué par Hector, lui-même tué par Achille, qui est tué par Pâris, qui est tué par Ulysse. Et chaque jour sa part de sang. C’est alors qu’Ulysse a l’idée du cheval. Par la ruse, il échafaude un plan pour s’emparer de Troie par l’intérieur.

Il prend pour la première fois le commandement des opérations pour l’ensemble des protagonistes et il réussit là où tous les autres échouent depuis 10 ans. La mise à sac de Troie provoque encore un bouillonnement de sang, d’effroi et d’actes avilissants qu’Ulysse ne peut empêcher, même s’il les désapprouve. Il fait sa part et sauve ceux qu’il peut.

Ulysse a été au bout de ses contradictions et de celles de son époque. A la gloire du combat, du fracas des armes et de la vertu, répondent le poids des pleurs, des absences, le dégoût des vices et des horreurs. Il est temps de rentrer et chaque chef le fait en ordre dispersé avec ses troupes.

guerre de troie scene de combat
La guerre de Troie, scène de combat autour du corps de Patrocle,

AMPHORE ANTIQUE , CRATÈRE À FIGURES NOIRES.  VI SIÈCLE AVANT J.C. Musée ARCHÉOLOGIQUE NATIONAL D’ATHÈNES

Le retour :

Ulysse a rencontré ses ombres et ses lumières. Son attention subtile, sa présence d’esprit et son ouverture, surtout dans les moments critiques, ont montré à quel point il est un excellent chef, posé et intelligent. Mais il n’est pas pris en exemple par les meilleurs guerriers (comme Arthur a pu l’être), même si ces derniers reconnaissent ses qualités. Ulysse inspire les gens ordinaires à devenir extraordinaires mais le chemin va être long pour celui qui veut racheter les déséquilibres nés de la perte de Troie et dans le coeur des hommes. Pour les autres, le retour est rapide, ils ne se posent pas de questions.

Ulysse et son équipée font une première escale à Ismara, en territoire ennemi, ce qui implique sa mise à sac. A nouveau le sang, les beuveries et la cruauté. Ulysse se retrouve seul dans la nuit comme sentinelle car il sait que le pays est prévenu et que d’autres accourent pour châtier les envahisseurs. C’est l’anticipation d’Ulysse qui évite de trop grosses pertes parmi ses hommes et permet de poursuivre le voyage.

Alors que la flotte d’Ulysse se rapproche de Pylos, patrie de Nestor et proche d’Ithaque, la tempête se lève pendant neuf jours et neuf nuits. Ils échouent sur l’île des Lotophages, qui offrent aux compagnons d’Ulysse une plante exquise, le loto, mais qui annihile leur volonté de rentrer chez eux et leur fait tout oublier. Encore une fois, Ulysse veille et finit par enlever, avec les rares hommes encore conscient, ceux qui sont plongés dans la torpeur.

Ils repartent jusqu’à l’île des Cyclopes, où Ulysse et un petit groupe se font prendre par un géant. La ruse d’Ulysse aura raison du géant sanguinaire, mais en partant Ulysse, furieux contre le cyclope, se moque de lui et lui révèle son nom. Hors les cyclopes sont les enfants de Poséidon, et ce dernier va lui faire payer sa fanfaronnade.

Ulysse et Polyphème

AMPHORE ANTIQUE , CRATÈRE À FIGURES NOIRES, VERS 520 AVANT J.C. – PEINTRE DE BERLIN – BRITISH MUSEUM

Ils arrivent en Eolie où le dieu Eole leur donne une outre qui maîtrise les vents. La curiosité de l’équipage est trop forte et malgré les consignes d’Ulysse, ils ouvrent l’outre et déclenchent la tempête. Ils passent chez les géants Lestrygons qui peuvent jeter des blocs de pierre assez gros pour couler un navire, puis chez Circé, la magicienne qui transforme l’équipage en bêtes. Mais Ulysse, lui, reste lui-même grâce à une plante conseillée par Hermès, l’envoyé des dieux. Ulysse veut savoir si lui et ses compagnons pourront rentrer chez eux. Circé lui conseille d’aller jusqu’au royaume des morts pour  interroger un voyant. Il y va et entend la voix de nombreux spectres qui lui révèlent une partie de ce qui l’attend. Ulysse, en voulant savoir sa destinée, doit faire le deuil du passé comme de l’avenir. En acceptant le présent et avec les nombreuses épreuves expiatoires qui jalonnent son retour, il peut passer à une autre étape. 

Ulysse et son équipage repassent chez Circé. Cette dernière rappelle à Ulysse ce que sa mémoire a voulu effacer : il a volé la statue d’Athéna au coeur de Troie, et c’est pourquoi Athéna ne lui apparaît plus. Il a encore des fautes à expier car malgré ses qualités, il lui reste comme tous les humains beaucoup de choses à nettoyer en lui. 

S’ensuit l’épisode des sirènes, puis celui des monstres de Charybde et Scylla, suivi de celui de l’île d’Hélios et ses vaches sacrées. A chaque fois Ulysse perd des hommes malgré son attention et les nombreuses recommandations qu’il leurs prodigue en amont des évènements périlleux. A travers les échecs de ses hommes, c’est toutes les faiblesses humaines qui sont dépeintes. Des faiblesses consternantes tant elles pourraient être évitées si la conscience humaine n’était pas si intermittente. 

Une dernière tempête, une dernière île où l’attend Calypso, fille d’Atlas. Ulysse s’unit alors avec la déesse. Symboliquement il fait un avec son centre, il est la voie. Ulysse peut devenir alors l’égal d’Héraclès, un homme devenu immortel. Mais il le refuse. Sa voie est de retrouver les siens comme il s’y est engagé. A travers toutes ces épreuves du retour, Ulysse trace pour ses proches une conduite à suivre pour s’en sortir en toutes circonstances. À aucun moment il n’abdique. Même s’il est très peu suivi par ses hommes, il ne les abandonne pas y compris quand le monde des dieux et des héros s’offre à lui. On pourrait rétorquer que sur les dix années de son retour, Ulysse en passe sept chez Calypso et donc qu’il a oublié ses proches. Cette durée marque plutôt le temps d’initiation nécessaire pour qu’Ulysse acquiert sa condition de “demi-dieu” ou héros immortel. 

Ulysse et Calypso

VASE GREC EN CERAMIQUE VERS 400 avant J.C

Commence le retour vers Ithaque. Il passe chez les Phéaciens, territoire intermédiaire pour retourner dans le monde des humains, une île de paix bénie des dieux et une jeune princesse, Nausicaa, qui convoite Ulysse. Ulysse n’en profite pas, il ne dévie pas de son axe et continue à viser le retour vers Ithaque. Ulysse renoue avec Athéna, sa conseillère. Les terres d’Ithaque se rapprochent. Il ne pourra pas être accueilli comme un roi car beaucoup de ses proches restés sur place l’ont trahi et intriguent. Ulysse est transformé en berger par Athéna, méconnaissable de tous sauf de son fils, Télémaque.

Athena facilitant la rencontre d’Ulysse avec Nausicaa sur l’île de Skheria, Ulysse tente pudiquement de masquer sa nudité avec quelques branches.

AMPHORE ATTIQUE À FIGURES ROUGES – VULCI – VERS 440 AVANT J.C. –  PHOTOGRAPHIE DE CAROLE RADDATO CCASA 2.0.

Une fois bien organisé, il n’hésite pas à tuer tous les traîtres de façon expéditive tout en cherchant à préserver leurs familles et éviter de nouveaux conflits. Il retrouve Pénélope restée fidèle et qui a su utiliser l’épreuve de l’arc (celui donné par Autolycos) comme moyen de maintenir à distance tous les prétendants.

épreuve arc
Ulysse, déguisé en esclave, tue les prétendants de Pénélope lors de l’épreuve de l’arc. BOL ATTIQUE VERS 440 AV. JC. – STAATLICHE MUSEEN ZU BERLIN – PHOTO : © BPK – || PHOTO AGENCY

Ulysse n’a pas fini de remettre de l’ordre. Il lui reste à tenir son engagement d’offrande au dieu Poséidon qu’il a outragé en blessant un de ses fils cyclope. Un nouveau long voyage, sur terre cette fois-ci, l’attend pour pouvoir faire l’offrande au lieu souhaité.

Du point de vue de la religion Orphique des mystères encore d’actualité du temps d’Ulysse, les cyclopes sont sacrifiés par Zeus pour créer de leurs cendres les humains. Ceci fait allusion au fait que les cyclopes seraient les ancêtres des humains. L’âme enfermée dans le corps comme dans une prison, porte le fardeau d’un crime originel, celui des Cyclopes. Elle ne s’évadera de cette prison, après de nombreux cycles d’existences (transmigrations), que lorsqu’elle sera purifiée, conformément aux règles, par les jeûnes, l’ascétisme et l’initiation qui est essentielle pour connaître l’itinéraire spirituel. Ainsi, les épisodes d’Ulysse en rapport avec les cyclopes et l’offrande à Poséidon seraient comme une allusion à ce moment de l’histoire, une façon aussi de se rappeler ses racines profondes et des devoirs qui incombent à chacun pour s’y relier.

Comme pour Arthur, un flou persiste quant à sa mort lors de la dernière épreuve. Comme pour Arthur, s’il ne meurt pas, il peut rentrer sur ses terres d’Ithaque et éclairer ses proches du plus humble au plus grand par sa grande expérience de la vie comme guerrier sage.

Cette quête marque la fin du modèle des héros ou demi-dieux et le début d’un modèle de héros plus humain qui, avec des moyens ordinaires, génère l’extraordinaire s’il reste fidèle à sa voie.

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