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Cycle des Puissants Nomades – 3/7

Une inspiration du règne animal

 La Chauve-Souris

« – Il est l’heure de rentrer, il fait nuit depuis un bon bout de temps. Au lit les enfants !

Encore un peu, juste quelques minutes. »

C’est devenu un rituel. Nos parents en roulement devront nous relancer au moins deux ou trois fois pour obtenir ce qu’ils souhaitent, puis finalement nous regarder virevolter et nous harasser jusqu’à la lie.

C’est l’été, un de ces soirs où la chaleur paresse sur la place du village juste à côté de l’église. Les murs de granit rayonnent et attirent une multitude d’insectes venus se chauffer les ailes. On joue aux Chauves-Souris, ces fantômes au vol imprévisible. Elles sont là, à chasser les insectes, et nous les imitons en fonçant sur elles dans tous les sens. À chaque fois, au dernier moment, elles zigzaguent et nous évitent. Ce sont les championnes de l’écholocalisation, cette vision acoustique obtenue par l’émission d’ultrasons dont elles recueillent l’écho. Et elles nous connaissent, à force. Chacun a sa place dans ce ballet magique, et même nos cris et hurlements ne parviennent pas à les perturber. En venant virevolter ainsi, tout près de nous dans l’obscurité, la Chauve souris ne voudrait-elle pas nous livrer quelques-uns de ses secrets ?

A commencer par exemple par cette incroyable façon de se mouvoir. Dans la pratique des arts martiaux, la Chauve-Souris est une source d’inspiration quand, bougeant à la façon des flammes, elle est aussi insaisissable. Et le feu a cela d’incorruptible que rien ne peut le souiller, tout comme la Chauve-Souris qu’aucun virus n’atteint tant son système immunitaire est à toute épreuve.

En Chine, la Chauve-Souris est nommée Bian Fû et symbolise la prospérité et le bonheur. Ces deux qualités se retrouvent dans la scène d’un enfant jouant avec un cerf-volant, tel un feu apprivoisé et bienfaisant. C’est également le cas sur les places de villages, quand il reste encore des Chauves-Souris et des insectes.

Dans l’enfance, nos amies ailées sont des voisines très respectées. De temps en temps, mais toujours discrètement, on monte au clocher de l’église pour voir le monde d’en haut et faire tinter les cloches ; mais aussi, en passant dans les combles du toit, pour admirer ces grappes étranges pendues la tête en bas et emmaillotées dans leurs ailes. Si braver l’interdit de monter au clocher ne nous pose pas de problème, jamais on ne briserait la quiétude de nos amies Chauves-Souris. Il y a comme un pacte entre nous, une connivence qui se passe de paroles, et nous restons toujours à les observer sans mot dire. Parfois, une se gratte ou déploie une aile qui ressemble à un bras ailé, et ainsi elle nous inspire dans nos tentatives aériennes. Elles émettent aussi quelques petits cris, parfois un œil suspicieux nous observe par intermittence, mais notre distance respectueuse doit les rassurer car elles restent toujours en place.

Quand le ciel se voile, que le soleil se fait moins présent, le départ des alouettes, hirondelles et martinets est bien connu. Postés sur le haut des arbres ou amassés sur un fil électrique, ils se tiennent prêts. Pour la Chauve-Souris, c’est une autre histoire. Arrivées et départs sont plus mystérieux. Elle est là, elle n’est plus là, tel Batman l’insaisissable. 

L’étrangeté de ce petit animal a également fasciné certains artistes. Vincent Van Gogh notamment, le peintre au croisement entre lumière et obscurité, qui l’anthropomorphise dans son tableau nommé La Chauve-souris : ses pattes et ses ailes sont devenues des pieds et des mains. Il fallait bien, tout comme la Chauve-Souris, qu’il ait la tête en bas pour cueillir ses tableaux, là où les opposés se rencontrent, comme l’Occident et l’Extrême Orient. Jusqu’à le rendre fou ? Ses ciels étoilés, ses volutes aimantées, peut-être est-ce ainsi que se dévoile la réalité des paysages pour la Chauve-Souris ? 

Comment revenir parmi les humains ? La tentation de rester emmailloté dans ces visions doit être très forte…

Hybride est aussi la Chauve-Souris, à la fois oiseau et mammifère, le seul mammifère volant ! Il lui faut un sacré radar et des qualités remarquables pour se situer sur une telle ligne de crête parmi les espèces. Aussi, passe-t-elle de longs moments à s’absenter, à dormir une grande partie de sa vie, ou à l’abri de ses ailes cocon elle sonde et interroge inlassablement ces zones entre-deux, faites de clair-obscur.

Cette ambivalence fait que tantôt on l’adule, la voyant comme symbole des forces souterraines et chtoniennes (Relatif aux divinités et aux forces profondes de la terre, parfois considérées comme infernales), tantôt on la rejette comme ennemi de la lumière, qui fait tout à l’envers avec sa tête en bas. Ainsi la Chauve-Souris est remarquable dans bien des domaines et apparaît comme un animal situé au seuil, à la frontière, faisant sans cesse le pont entre ce qui semble opposé. Mais quand l’ambivalence est assumée, elle représente alors l’être complet, un état initial et perdu que les humains seraient en mesure de retrouver en réunifiant en eux le céleste et le terrestre.

C’est certainement pour cela que de tous temps, des êtres humains supportant mal les antagonismes et préférant simplifier les rapports au monde, diabolisent ou encore veulent exterminer cet être intermédiaire, de l’entre-deux. Aujourd’hui ce sont les hygiénistes qui lui en veulent, car elle est porteuse de tous les virus. Ils oublient, par contre, de dire que la Chauve-Souris ne trouve plus de lieux où poser ses méditations tant les humains empiètent sur tous les écosystèmes. Ils oublient aussi de mentionner que son système immunitaire est unique et qu’on aurait sûrement à y gagner en s’y intéressant de plus près.

Le Dauphin

Ceux qui ont grandi au bord d’une côte fréquentée par les Dauphins connaissent bien l’émerveillement que suscite la rencontre avec ce cétacé acrobate. Hormis les sardines, les calmars, les crustacés et les thons qui ont de bonnes raisons de se plaindre de lui, n’est-il pas plébiscité par tous pour sa sympathie, son esprit d’entraide, sa beauté et sa bonne humeur ?

On ne compte plus ses amitiés inter-espèces, ses jeux partagés, ses coopérations, ses actes de bravoures pour protéger les plus faibles, sauver des naufragés ou des blessés. Rieur et captivant, il est à la fois guerrier pacifique des mers et des océans, bien évidemment poète et, très certainement, lettré à sa manière. Il dispose d’un langage unique et multiforme fait d’ultrasons, de clics, de sifflements, d’aboiements et d’expressions corporelles, qui n’a rien à envier à nos langues les plus complexes. Si la Chauve-Souris est la championne de l’écholocalisation sur terre, c’est bien dans l’eau que le Dauphin s’illustre dans ce domaine. Il est jalousé par tous les sous-marins du monde pour ses performances. S’ils ne pratiquent pas les arts martiaux, les scientifiques leur attribuent tout de même ce qui se rapproche d’un cri qui tue, appelé Big Bang du Dauphin. Ainsi, tel un pratiquant martial, il pousse des Kiaïs ( Terme japonais désignant un cri servant à réunir l’énergie de l’esprit et celle du corps lors de l’entraînement ou en combat. Le kiai est composé des kanjis « ki » qui désigne l’énergie interne, l’âme, l’esprit ou la volonté et « ai » qui signifie réunir. C’est la concentration de toute l’énergie du pratiquant dans un seul mouvement. D’après https://espritbubishi.wordpress.com/2011/12/24/le-kiai-energie-et-harmonie/) ultrasonores pour assommer ses proies et les prend ensuite comme dans une nasse avec l’aide de ses compères. Sa finesse de perception acoustique lui permet aussi de déjouer la ruse de certaines proies qui se font passer pour mortes mais qui ne le sont pas.

Ajoutons que c’est parce que respirer est un acte volontaire, et non un automatisme comme chez l’humain, qu’il ne peut être endormi sans être tué, et que la moitié de son cerveau reste toujours en veille. Il dispose donc en lui d’un vigile attentif et opérationnel 24H /24, tous les jours de l’année.

La fresque aux Dauphins du Musée archéologique d’Héraklion en Crète

Fresques Minoennes, époque néo-palatiale (1700 à 1450 Av JC), site de Cnossos. Photographie de Olaf tausch

S’il est rusé comme Ulysse, il est par contre nomade par opportunisme : il suit les bancs de poissons dans leurs pérégrinations. Et parfois, croisant une embarcation ou un nageur, il se rapproche et engage une conversation. Il existe entre l’Homme et le Dauphin une sympathie réciproque, une forme de « complicité archaïque » malgré les souffrances et exterminations que certains humains infligent à son espèce.

Contrairement aux chiens, le Dauphin n’a pas été apprivoisé et il n’est pas devenu dépendant de l’espèce humaine. D’ailleurs, un Dauphin en captivité vit trois à quatre fois moins longtemps que libre dans les océans. C’est pourquoi, quand il vient à la rencontre de l’Homme et joue avec lui, il rappelle une interdépendance possible entre les espèces que la plupart des humains ont oubliée. Ils ont cette façon de communiquer et de se rapprocher mais sans se laisser domestiquer, ni attenter à la puissance de leur nature « sauvage ».

Cette manière d’être est d’ailleurs d’actualité et peut concerner d’autres espèces, comme c’est évoqué ici dans un passage du livre Manières d’être vivant :

« […] l’élevage des rennes par les Touvains de Sibérie (peuple chamaniste et animiste), [est] analysé par l’anthropologue Charles Stépanoff. Le renne est volontairement maintenu à l’état sauvage, mais néanmoins engagé dans une coopération mutualiste avec les humains qui influencent et orientent son comportement. Il conclut que « paradoxalement, les humains ne peuvent domestiquer les rennes que s’ils les maintiennent à l’état sauvage ». Dans cette autre conception des relations aux animaux, on vit mieux avec eux de les influencer dans leur vitalité intacte, plutôt que de les affaiblir pour les contrôler. »( Baptiste Morizot, op. cité, p. 185.)

Comme pour les rennes, il existe sans aucun doute, avec les Dauphins, cette possibilité de coopérer ensemble, sans leur imposer la domestication et tout en respectant leur mode de vie sauvage.

À un niveau de perception plus subtil, chaque Dauphin dégage une individualité propre qu’on perçoit à la richesse de son langage et à son autonomie face à ce qu’on pourrait appeler l’âme groupale de l’espèce. Le Dauphin n’est pas un renne, ni un mouton (deux espèces que l’on apprécie bien sûr pour ce qu’elles sont par ailleurs) même s’il est très sociable et apte à vivre en groupe. Il nous ressemble étrangement quant à son rapport à la liberté intérieure. Ce qui est frappant en lui, c’est qu’il n’use pas de sa liberté pour s’imposer aux autres, mais pour coopérer et cohabiter en bonne entente, en champion de l’altruisme et de l’interrelation. Le Dauphin devient alors une force inspiratrice pour tout humain cherchant à dépasser les contingences de son « moi » pour se recentrer vers un « nous » et vers l’universel. 

Le Criquet

Voici venu le temps de parler d’un petit insecte mal-aimé dans de nombreuses parties du monde, synonyme de nuées dévastatrices, de famine ou de fléau faiseur de désert. Il est vrai qu’il fait des ravages, et l’Ouganda se rappelle bien de lui, tout comme la corne de l’Afrique balayée par ses essaims en 2020. Avec le changement climatique, le Criquet risque bien de se transformer de plus en plus souvent en Attila des steppes …

Mais cela n’a pas toujours été le cas. Le Criquet, lui, n’y est pour rien des malheurs qui arrivent après son passage. Auparavant, les humains migraient naturellement pour ne pas stériliser les terres et laisser du temps pour qu’elles se renouvellent. L’arrivée du Criquet annonçait pour les humains le départ plutôt que la misère, et pour les terres une mise au repos, après le passage d’un feu animal. 

Est-ce sa faute si l’Homme ne l’écoute plus ? 

En imposant partout dans le monde un modèle de vie sédentaire avec ses frontières et ses propriétés privées, l’Homme a accusé le Criquet comme d’autres espèces, d’être un nuisible. Une bénédiction pour les affaires d’industriels d’agro-chimie mal intentionnés.

Prendre la défense du Criquet, c’est prendre la défense de millions d’autres espèces qui peuvent être menacées d’extinction. Souvenez-vous dans votre enfance, l’histoire de Pinocchio. Sa conscience et sa bonne étoile sont représentées par un Criquet nommé Jiminy Cricket. Grâce à lui, le petit pantin de bois s’extrait des mauvais chemins et finit par devenir un humain véritable, bon et juste.

Le Criquet peut donc être considéré autrement en portant notre attention sur ses qualités : il nous ramène notamment à l’essentiel, au centre, à la conscience. Ici, un parallèle avec ce que représentait le dieu Seth dans l’Egypte ancienne peut être fait. Seth est le maître du désert, porteur d’une puissance de feu destructrice. Il est l’opposé d’Horus, qui lui, incarne la fécondité et la vie. Mais la sagesse égyptienne vient nous préciser que c’est en reliant les deux en complémentarité que les forces de destruction et de création s’équilibrent harmonieusement et que la vie est heureuse. L’équilibre du Monde est ainsi préservé.

Gardons-nous alors de percevoir Seth comme un être uniquement malfaisant et négatif car en le rejetant on perd la possibilité de canaliser sa force. Sa puissance désordonnée est aussi un moyen de contribuer à l’équilibre cosmique.

Gardons-nous d’opposer Seth et Horus, car les deux ont leur place dans le bon déroulement des cycles qui régénèrent.

Gardons-nous enfin de confondre Seth avec Apophis (le serpent du chaos) car ce dernier ne permet pas la régénération mais engendre, lui, la fin d’un cycle.

Seth harponne Apophis pour défendre la barque de Rê. 

Détail du papyrus de dame Cherit-Webeshet dans le livre de la vie et de la mort des anciens égyptiens.

A l’image de Seth, le Criquet, s’il détruit les récoltes, pousse les mammifères et les humains à se déplacer permettant la régénération des terres mises ainsi au repos. 

Dans une approche d’interdépendance, que pourrait bien attendre de nous le Criquet ?

Comme tant d’autres espèces, il pourrait intenter un procès à nous autres humains et vouloir nous bannir tant nous incarnons ce que nous lui reprochons. Ce fameux aspect destructeur, voyons-nous vraiment à quelle échelle et dans quelles proportions nous l’infligeons à d’autres êtres vivants ?
Et si le Criquet est finalement bien plus proche de la représentation du Jiminy de Pinocchio, l’expression “œil pour œil, dent pour dent” ne correspond pas du tout à sa façon d’être et apparaît comme une projection de l’humain sur un insecte.
Il pourrait nous solliciter pour obtenir quelques couloirs de vie destinés aux nomades, et nous glisser à l’oreille que quelques brèches dans nos zones géographiques compartimentées pourraient induire de nouvelles amitiés et des rencontres insoupçonnées. Enfin, en abandonnant notre mainmise sur des portions de territoires qu’il convoite parfois, il nous aiderait sûrement à mieux accepter de perdre ce que nous croyons posséder et à nous ouvrir au partage, même si dans un premier temps cela semble nous désavantager.

Enfin, pour ne pas se faire oublier et conserver sa place parmi les vivants, le Criquet chante. Par le frottement de ses pattes sur ses ailes, il crée la stridulation, une mélodie au son métallique qu’il sait amplifier pour tenter de résister au vacarme des routes et pour se faire entendre par son alter ego.

Et pour terminer, sachez que parfois, il émet aussi quelques tribunes à notre intention, en voici un extrait :

Oui le Criquet est un affamé
qui détruit quand il est en nombre.
Oui, il met à nu sans retenue, mais
que de choses il sort de l’ombre
Certes, il dévoile tout impunément,
des forces et des faiblesses insoupçonnées.
Mais jamais et partout il ne ment,
Et toi, repars à zéro, renais !
Comme moi, n’aie pas peur du feu, courage !
Brûle chrysalide et quitte ce vieil âge !
Permet-toi la régénération
Celle qui fait naître de nouveaux sillons.

 Le Sanglier

Voici déjà venu le moment de quitter nos chers représentants du règne animal mais, juste avant, prenons le temps de cette dernière histoire où, comme vous le verrez, il est difficile de dire si c’est du lard ou du cochon. La surdensité et les nuisances attribuées aux nuées de Criquets et évoquées précédemment nous renvoient directement à d’autres espèces. C’est maintenant d’un animal puissant capable de parcourir des distances considérables dont il va être question. Présent ou simplement de passage dans toutes les forêts de France, vous l’avez peut-être déjà croisé, c’est le Sanglier.

Lui aussi est rejeté et considéré comme “nuisible”. L’augmentation de sa population est un autre fléau que les chasseurs dénoncent régulièrement, et que chaque année ils tentent d’éradiquer. Pourtant en y regardant de plus près, l’humain ne serait-il pas une fois de plus venu interférer dans le savant équilibre de la Terre ? C’est un sujet épineux que celui-là mais deux articles du blog de Mathieu Ricard peuvent éclairer cet imbroglio sous l’angle bouddhiste :

https://www.matthieuricard.org/blog/posts/jouir-des-beautes-de-la-nature-sans-tuer-1

https://www.matthieuricard.org/blog/posts/jouir-des-beautes-de-la-nature-sans-tuer-2

Mais après tout, le Sanglier aime peut-être la chasse lui aussi ?

A priori non, mais il faut reconnaître qu’il aime la castagne et aussi la châtaigne, celle qui pique tout le monde, sauf son groin. Difficile de défendre le Sanglier, car si le plus souvent il est la proie, il n’hésite pas à renverser les rôles du chasseur et du chassé. Mais c’est une chasse très spéciale dont il est alors question, pas celle des chasseurs officiels. C’est une sorte de rugby décalé, où l’écart de force est tel que ce qui compte, c’est d’esquiver au dernier moment, de faire semblant de se tabasser voire de se faire des marques par bâtons ou arbres interposés. L’apéro qui suit ce match endiablé est l’occasion de parler de nos erreurs et de nos exploits. C’est lui le plus fort, le plus mastoc, le plus toqué et il le sait ! Il aime bien que quelques gringalets viennent se mesurer à lui, pas simplement pour confirmer sa supériorité, mais pour la joie de foncer et de déployer toute sa puissance musclée. Cet esprit se retrouve chez son cousin taureau lors des férias espagnoles, pendant lesquelles la bête est lâchée dans les rues. Gare à ceux qui ne sont pas assez lestes et capables d’esquives !

Drôle de jeu, direz-vous. 

C’est vrai, c’est un peu brut, mais cela a le mérite d’être franc et direct. Dès tout petit, le Marcassin courant à pleine vitesse est capable de tomber de plusieurs mètres dans des éboulis de rochers, de faire des roulé-boulés et de continuer sans ralentir et sans dommage. Même pas mal !

Quant aux mâles adultes, au niveau de leurs épaules le cuir est renforcé, formant une véritable armature que les dents comme les flèches auront beaucoup de mal à transpercer. Incassable et impénétrable, symbole de force brute, sa détermination sans faille est un autre aspect de sa puissance. Avec son groin qui fait des sillons dans le sol, il est l’ouvreur de chemin, le pourfendeur de ronces et de tous les obstacles. Il ne fait pas dans la dentelle, mais peut-on faire autrement quand il s’agit de faire sauter les résistances et les positions figées à l’excès ? 

Ainsi le comportement du Sanglier peut venir interroger notre relation à la paix. Lorsque torpeur, frilosité et statu quo prennent toute la place, les choses ne finissent-elles pas par croupir ou encore s’envenimer? N’est ce pas là une situation délétère bien connue de l’Homme ? N’est-ce pas là une forme de violence bien plus grave et dérangeante que celle toute relative du Sanglier ?

Et si le Sanglier, dans ce genre de cas, venait nous transmettre son message, celui de la terre, une terre synonyme d’ancrage et d’enracinement ? Proche de cette dernière, puissant, droit et direct, cet hôte de la forêt pourrait bien nous inspirer. Tel un druide vivant retiré dans sa forêt, un sage, il viendrait nous aider à déterrer littéralement nos idéaux et à passer à l’action.

Le Sanglier a pour fonction d’ébranler, bousculer, voire démolir ce qui est trop faible ou trop vieux. Il met à l’épreuve de la résistance et de la capacité à se protéger. Et si son passage chamboule tout, il permet aussi de régénérer en profondeur. C’est en cela qu’il est également symbole de fertilité. Une telle vertu à propos du Sanglier ne doit pas être du goût de tous les jardiniers. Mais grâce à lui, ils doivent apprendre à installer des barrières, à limiter l’accès à certains territoires tels des gardiens du seuil, car avec le Sanglier, un simple écriteau de “Propriété privée” ne suffit pas. Rien de faramineux, aucun mur de la honte ni miradors à construire, mais des barrières raisonnables qui s’intègrent au paysage tout en étant étanches pour bien d’autres choses.

Héraklès ramenant le sanglier d’Erymanthe à Athéna
Oenochoé attique à figures noires
– 520-500 av.JC, British Museum

Là où cela ne va plus, c’est quand le chasseur, dit sportif, se plaint du sanglier tout en se vantant des cartons qu’il fait sur lui. Il a déjà été souligné que les chasseurs sont à l’origine du grand nombre de Sangliers qu’ils ont poussé, facilement il est vrai, vers quelques cochonnes en rose. Voilà que partout cette étrange marmaille s’étale, prolifère, envahit les campagnes jusqu’aux périphéries des villes. Un hybride bizarre est né, le Sanglochon ( Sanglochon : né du croisement de cochon et de sanglier), qui bien souvent ne sait plus être Sanglier. Le risque encouru lors de sa rencontre et l‘obligation de grimper à l’arbre qui devrait en résulter ne sont plus systématiques. Même des mères avec leurs Marcassins, trop occupées à se bâfrer, regardent à peine ceux qui passent près d’eux à quelques mètres.

Avec la disparition du Loup et de l’Ours dans nos campagnes, le Sanglier restait l’unique compère pour affûter notre vigilance. Certains, parmi les hardes, jouent encore ce rôle mais par intermittence et sans réel entrain. Le Sanglier, s’il reste nomade, est de moins en moins sauvage et perd de sa puissance. Il reste imprévisible mais devient trop placide. 

Et si au lieu d’encourager sa concupiscence nous avions cherché avec lui une réelle interdépendance, couplée à une responsabilité de faire grandir son individualité ?

Nous pourrions imaginer qu’après les moissons, des graines soient laissées éparses pour qu’à son tour le Sanglier s’égaye dans les champs et les retourne mieux, en termes de profondeur, que n’importe quel tracteur. Parfois, dans un champ unique aux murets protecteurs, il serait invité à un spectacle où les jeunes apprendraient à affronter la peur en traversant au plus juste et sans témérité ce territoire partagé. Cela finirait peut-être, comme dans ce fameux village gaulois, autour d’un banquet empreint de sobriété. Un Sanglier, un seul, à la broche, évènement rare et festif, à la gloire de ce dernier sans peur et sans reproche.

Il fut un temps où toutes les campagnes bruissaient de ses histoires. La plus célèbre et la plus répandue était celle d’un Sanglier qui toujours déjouait les chasses, les battues et les pièges tendus à son encontre. Ce Sanglier insaisissable devenant légendaire, on accourait toujours de plus loin pour s’y mesurer, mais toujours sans aucun résultat. Et chaque année, il prenait du poids et de la taille pour devenir l’être le plus colossal jamais vu dans les parages. On en appelait au chef du village, au Seigneur principal, au Roi, à la suprême autorité capable d’organiser une battue dont même une souris ne pourrait réchapper. La poursuite s’engageait, complètement inégale, mais le “Roi” Sanglier résistait encore et encore, acculé, lui comme ses poursuivants, et chacun poussé dans ses retranchements. Alors que ces derniers pensaient enfin le tenir, dans un ultime effort, il se réfugia au sommet d’un promontoire, à l’aplomb d’un apique vertigineux, un gouffre insondable. Et c’est alors qu’il choisit de se jeter dans le vide plutôt que de se faire prendre !

Le lendemain, une équipe fut envoyée dans ce trou infernal pour ramener sa carcasse qui devait être brisée en mille morceaux, et surtout pour rendre un dernier hommage à sa vaillance exemplaire. Nulle trace de la bête ! On eut beau chercher dans tous les recoins, envoyer les plus fins limiers, le Sanglier avait disparu, volatilisé. On ne le revit jamais, sauf parfois dans des rêves, où dit-on, par son regard, il transmet sa puissance pour aider ceux qui vont vivre des situations de paroxysmes à ne pas jeter l’éponge et à être prêt au grand saut s’il le faut.

Ainsi, de part et d’autre, la symbolique du Sanglier est puissante. On le retrouve de l’Orient à l’Occident, incarnant tour à tour force et témérité. Laboureur mal aimé, il peut-être associé à une certaine forme de sagesse, celle qui implique enracinement et bon sens. Ce seigneur des forêts, quand il garde son identité sauvage, ne mérite-t-il pas un peu plus de respect et de considération ? 

Ohara Koson, Le Sanglier, Hanga Gallery, Durham

Canard, Loup, Anguille, Tortue, Chauve-souris, Dauphin, Criquet, Sanglier, où êtes-vous ? Quelles places prennent dans le ciel de chacun ces puissants arpenteurs ?

Que des animaux prennent de la place dans le ciel, ce n’est pas nouveau. Nombreuses sont les constellations d’étoiles auxquelles les anciens ont donné des noms d’animaux. Au cœur de la nuit, elles nous rappellent la diversité du monde et par leurs parcours, l’origine du nomadisme. Ces grandes puissances inspiratrices, qui pourtant brillent toujours, ont fini dans l’oubli, dans l’ombre du siècle des lumières.

Nout, la déesse égyptienne du ciel étoilé

Alors dévoilons d’autres mystères, pour donner envie « d’élargir notre souci du vivant hors de nous et en nous »( Baptiste Morizot op. cité, p.279.) Nous qui avons fait sécession avec les autres représentants du vivant, nous devions certainement en passer par là. Depuis au moins un demi-siècle nous aurions pu changer de cap, mais nous sommes lents, non pas à la manière de la Tortue, mais plutôt à la façon de l’Autruche quand elle met la tête dans le sable. Pourtant, ne sentons-nous pas que continuer dans cette voie est insoutenable tant les tensions sont extrêmes ? Un changement de cap est déjà en cours sous une forme des plus radicale, qui risque de nous cueillir, nous les « humaintruches », hébétés et impréparés.

Commencer ce récit des puissants nomades par ces humbles animaux, c’est vouloir leur attribuer la même importance que ce qui relève de l’humain. C’est tenter d’aider chacun d’entre nous à porter à nouveau son regard sur eux, et cesser de les considérer comme nos propriétés ou des êtres inférieurs. A l’image de ces quelques récits de Puissants Nomades du règne animal, n’est-il pas temps de tendre l’oreille et de se reconnecter autrement avec le monde du vivant ? N’est-il pas temps de reconnaître en eux des modèles d’inspiration dont l’accès demanderait à la fois humilité et persévérance ? N’est-il pas temps d’imaginer qu’il nous est possible de dialoguer avec eux, rendant toujours plus présent ce qui nous relie, ce qui nous est commun ? Et cette envie d’échanges ne serait-elle pas partagée ?